Chauffer dans la Noirceur : Keep the Change

Chauffer dans la Noirceur 2018
Chauffer dans la Noirceur
© Claire Drapier / Liniker E Os Caramelows

 

Il est des festivals qu’on aura toujours plaisir de retrouver. Des festivals, qui nous font nous sentir bien et dont on ressort galvanisé, Chauffer dans la Noirceur, pour la 26ème fois, reste de ceux-là. Et à l’heure où, même la région Nord-Ouest, dont la réputation n’était plus à faire en termes de festival, subit les affres des subventions et dépeint des programmations toutes plus semblables les unes que les autres, un festival tel que Chauffer fait du bien, il était donc évident, et même urgent d’y revenir encore…

A la cool est le maître-mot de ce festival, c’était donc convenu que l’heure où votre humble serviteur était prêt à en découdre le vendredi, ressemblait plus à un 21h qu’à un 18h. Et ça tombe bien, car à 21h30, c’est la grande guerrière Chelsea Wolfe qui se chargeait de nous mettre notre première raclée. Active depuis plus de dix ans et grande prédicatrice du retour du goth aux côtés d’interprètes telles que Anna Von Hausswolf, Emma Ruth Rundle (avec qui elle sera en concert à Paris à l’automne 2018) ou encore Melissa Nadler, son concert faisait d’ores-et-déjà partie des raisons principales de venir à Chauffer. 

Chauffer dans la Noirceur
 © Claire Drapier / Chelsea Wolfe

 

Et nous n’avons pas du tout été déçus ! Malgré une foule éparse dû au fait que l’artiste reste bien moins connu en France qu’aux Etats-Unis, Chelsea Wolfe ainsi que le trio de musiciens qui l’accompagne envoie convenablement la sauce. Venue défendre son sixième album ‘’Hiss Spun’’ sorti l’année dernière, les titres s’enchaînent entre stoner tellurique (‘’Spun’’, ‘’16 Psyche’’) et morceaux plus stratosphériques à l’atterrissage massif (‘’The Culling’’, ‘’Twin Fawn’’) sans oublier quelques escapades dark folk et electro comme ‘’Carrion Flowers’’, intro distordue issue de son précédent album ‘’Abyss’’. D’une justesse impeccable, Chelsea Wolfe sait toujours aussi bien alterner douceur lancinante, impulsions vocales brutales et envolées lyriques et ses musiciens, bien que discrets restent carrés dans leur interprétation.  Le sol vibre, les baffles crachent, et ce premier concert tant attendu est un véritable marathon pour le cœur. Déjà exténué à la sortie mais heureux d’avoir vécu ce moment de suspension du temps et de l’espace, nous en sortons abasourdis, la suite s’il vous plaît !

Après un petit détour par le camping histoire de se désaltérer entre ami-e-s tant que les bières sont fraîches ou tout du moins pas encore incandescentes, il est temps de faire un saut à la Scène Mer pour le concert mouvementé de Knaserstan qui deviendra bientôt Knars. Après quelques années de pause, le sextette néerlandais est revenu d’entre les morts il y a un an avec un son infiniment plus agressif et les réduire au simple terme de ‘’balkan drum’’ ou d’ersatz énervé de Vitalic n’est dorénavant plus d’actualité ! Mélangeant un chant agressif, une batterie électro qui ne passe pas par quatre chemins, une basse tantôt lourde tantôt funky et surtout une trompette suraiguë, la composition est incroyable de qualité et l’interprétation est possédée. 

 

Chauffer dans la Noirceur
© Mathieu Dutot / Knarsetand

 

 

Entre électro noise, drum & bass, musiques traditionnelles et punk hardcore c’est un maelström de textures et de goûts qui s’offrent à nous. Invoquant autant Show Me The Body sur des chansons telles que ‘’Fuckup’’ ou encore les délires tripés et dérangeants du nouveau son de Death Grips mélangé à tout une mixture diabolique sur ‘’Dragging Me Deeper’’, le combo ne s’arrête pas une seule seconde et même une coupure du son de quelques minutes ne suffit pas à les fatiguer et franchement, les entendre hurler sur une trompette au son lointain a été un des grands moments du festival. C’est un bordel sur la scène autant que dans la fosse et nous devons avouer être curieux de la suite des événements quant à la sortie de leur futur album à l’automne prochain et à la série de concerts qui en découlera.  

 

Point bière et ralliement pour préparer un des concerts les plus attendus de cette édition de Chauffer, le retour des tontons Svinkels sous le chapiteau. Après 8 ans d’absence, Gérard, Nikus, Xavier et Pone reviennent pour une tournée anniversaire en 2018 qui trois semaines avant, avait enflammée la Warzone du Hellfest. C’était convenu, mais autant y aller franchement, le concert démarre par l’un des nombreux hits de leur deuxième album ‘’Bons pour l’asile’’ : ‘’Ça recommence’’. Il n’en fallait pas plus pour mettre instantanément le feu à la foule qui se déchaîne et nous n’étions évidemment pas les derniers à festoyer devant ce retour tant attendu ! Pas le temps de souffler, on enchaîne tout de suite avec ‘’De la came sous le saphir’’ au beat rond et bien 00’s, la foule scande, ne loupe pas une seule phase et les hits continuent de pleuvoir : ‘’Cereal Killer’’, ‘’Dizy qu’il est fini’’ ou encore le cultissime ‘’Réveille le punk’’, on en redemande, mais au bout d’une demie-heure.... Bah oui, c’est mou, le Svink est un peu claqué et le show, sans être mauvais tient plus grâce à la nostalgie et aux hits ancrés et toujours géniaux des trois compères mais ce n’est pas assez pour assurer un show de plus d’une heure, même si DJ Pone reste encore et toujours un des grands chefs du scratch à l’ancienne et que la bonne humeur est là. 

 

Chauffer dans la Noirceur
© Mathieu Dutot / Knarsetand

 

 

Heureusement qu’à Chauffer, il y a toujours quelque chose à faire et à voir, c’est donc au 3ème oeil que nous trouvons refuge avec quelques amis pour prendre une belle baffe donnée par l’excellente formation nantaise Papier Tigre ! Nous arrivons d’ailleurs pile sur la chanson ‘’Mood Trials’’ issue de leur dernier album ‘’The Screw’’ qui installe le style direct : une espèce de math-rock teinté de punk, de noise, de grunge et de quelque chose d’exotique (cette improbable cloche). Ici, pas le temps de s’habituer à un rythme tant les chansons en possèdent en moyenne une dizaine se chevauchant les uns les autres. Pas le temps non plus de se renfermer dans une ambiance, de ‘’Pajamas’’ à ‘’A Matter of Minutes’’, le son se fait tour à tour malicieux ou oppressant, souriant puis mélancolique. Les breaks s’enchaînent avec une propreté et une cohérence exemplaire et il ne faut pas se voiler la face, Papier Tigre fait définitivement partie des formations à suivre de très (très) près dans le paysage musical français.

Petite journée mais ô combien intense car nous nous éclipsons pour le reste de la soirée laissant aux autres le soin de profiter de Biga*Ranx, artiste déjà vu plusieurs fois et dont le reggae ne nous parle pas du tout ! Idem pour Son Lux, déjà vu suffisamment de fois. 

 

Chauffer dans la Noirceur
© Francis Bellamy / Chelsea Wolfe

 

Reculer pour mieux sauter, c’était un peu le but de notre absence en dernière partie de soirée au vu de la programmation bien remplie du samedi et du dimanche, ça et le fait que le camping est un des points forts de Chauffer. Mais déjà, après s’être extrait de notre tente et de la chaleur apocalyptique qui y règne, nous profitons de l’ouverture du site à 10h  pour nous poser au frais sous le chapiteau. Repos de courte durée car il y a beaucoup de choses à faire sur le site du festival. Si vous êtes sur le site, vous pouvez aller voir quelques compagnies de théâtre et d’arts de la rue proposer des bons petits spectacles sous la tente BEA entre deux bulots/mayo/vin blanc, ou encore rester non loin du centre du festival pour y voir quelques groupes jouer (J.C Thomaz & the Missing Slippers !!!!!) ou encore enchaîner quelques pas de breakdance avec les jeunes espoirs du Conservatoire de Hip-hop de Sarcelles. Pour notre part, le samedi a été l’occasion d’une superbe rencontre, au stand burger végé géré par une association de sourds et muets coutançaise ‘’Echanges et Signes’’. Un accueil bienveillant et chaleureux et surtout, des pancartes partout pour apprendre à commander en langue des signes, un temps génial avec des gens adorables proposant quelques rudiments de langage et distribuant prospectus et cahiers permettant d’apprendre les bases de la langue des signes ! Et on repart avec le sourire aux lèvres et un burger végétarien du tonnerre ! 

 

Chauffer dans la Noirceur
© Mathieu Dutot / We Hate You Please Die

 

Petite sortie sur la plage ou l’on profite du soleil et des animations autour du recyclage qui y ont lieu avant de se préparer pour la deuxième soirée de concerts ! Ouverture des portes direction la scène Mer pour une des petites formations que nous attendions le plus cette année, les rouennais de We Hate You Please Die.  Pour ceux qui suivent un peu nos reports, le niveau est à annoncer directement :  WHYPD a été à Chauffer l’équivalent de IDLES l’année dernière à la Route du Rock, un petit groupe attendu dont l’essai a été copieusement transformé. Instinctive, agressive, terriblement jouissive, la toute jeune formation est déjà bien solide et transforme leurs (très) nombreuses influences en un patchwork furieux de rock garage à la sauce art-punk, cette nouvelle vague brassant toutes les influences possibles dont No Age et son excellent ‘’Snares like a Haircut’’ en sont le plus bel exemple de l’année. Grunge, noise, garage, punk hxc, post-punk, tout y est et en live c’est une impressionnante mécanique qui se met en place : la section rythmique est ultra lourde et puissante, la batterie précise et brute, la basse ronflante et la guitare enchaîne des riffs d’une extrême fluidité quant au chant... C’est du queer et du bon !

 

Alternant hurlements au choix nasillards ou screamos suraigus pétés à la vibration, parties plus mélodieuses d’une fragilité déconcertante et un goût instinctif de vouloir s’amuser un max, le frontman possède une gestuelle débordante d’énergie qui ne peut pas se contenter de la scène et descend donc se régaler avec une foule malheureusement trop éparse pour la qualité de la formation mais bon. Le résultat est simple, c’est une véritable bombe atomique : la retombée est lourde, puissante, tellurique mais la vague de fumée est rapide et ne s’arrête jamais. Sonic Youth, Fuzz, Thee Oh Sees, Huggy Bear, My Bloody Valentine et j’en passe, les influences sont là bien assimilés, mais le résultat est différent, unique et devant un Ty Segall qui peine à retrouver un nouveau souffle - en atteste un nouvel album ‘’Joy’’ mollason - et un Oh Sees en berne depuis quelques années, cela fait du bien de voir que le garage a encore de beaux jours devant lui et que la nouvelle génération est là, prête à en découdre. En France en tout cas, WHYPD se place bien et nous ne pouvons cacher notre impatience d’entendre leur premier effort ‘’Kids Are Lo-Fi’’ qui sortira le 20 septembre sur leur propre label Kids Are Lo-Fi Records.

 

Le problème avec un groupe comme ça qui mixe autant de choses en en sortant quelque chose d’aussi unique tout en nous laissant l’impression que nous avons assisté à un jeune espoir très prometteur, c’est que le retour aux basiques ne se fait pas dans les bonnes conditions. Autre face du médaillon, The Cavemen propose un concentré bouillonnant de rock garage à l’ancienne, pas original pour deux sous mais pas non plus déplaisant. Le chanteur se tortille et nous rappelle les plus belles heures de l’iguane Iggy Pop et des provocations délicieusement drag des New York Dolls, le guitariste - débardeur peau de léopard de mise - fait le taf et gratte vite et proprement, la section rythmique est discrète mais présente, bref dans les faits, c’est du tout bon...pendant vingt minutes. Ça se répète encore et encore, et c’est très vite rébarbatif mais ça fait le boulot, ça réveille tout le monde et ça permet de pogoter gentiment.

 

Chauffer dans la Noirceur
© Mathieu Dutot / The Cavemen

 

On passe à la Scène Mer avec le crew québécois Nomadic Massive, collectif de sept MC/DJ/multi-instrumentiste. Le crew sait manier ses influences diverses et nous envoie une sorte d’Arrested Development à la sauce electro-swing. Ca toaste, ça freestyle et ça move juste ce qu’il faut, ça met l’ambiance direct et ça chauffe le public en ce début de soirée qui s’annonce sauvage. Ce n’est pas super original, c’est déjà entendu mille fois mais le talent reste malgré tout là et le sextette a l’intelligence de préparer un set varié montrant à la fois l’étendue des talents diverses qui le régisse mais aussi de souligner les nombreuses pistes sur lesquelles il peut s’embarquer. A suivre donc.

Moi, moi, moi, moi ! Voilà précisément tout le rap que nous détestons : l’égocentrique. Rien ne ressemble plus à une chanson de Moha La Squale qu’une chanson de Moha La Squale à tel point qu’on est incapable (encore plus en live) de différencier les chansons en question. Depuis quelques années que le rap a retrouvé un second souffle et à l’heure où des crews et des rappeurs-ses de tous horizons et de tous genres fleurissent et développent une vision de plus en plus poussée du rap, ce genre de rap n’apporte rien et fait même régresser l’exercice. Pourtant il a un truc : une énergie foldingue, viscérale, il est là et nul part ailleurs - enfin si, dans sa cuite un peu - pourtant voilà, les beats sont faits et surfaits depuis longtemps, les paroles sont égocentrées au possible et pas si bien écrites que ça et le flow est inexistant nous rappelant que la vitesse sans l’articulation ne sert à rien. On passera sur les éternelles rengaines de la finale de Coupe du Monde à venir, on aura tenu cinq minutes.

Heureusement que le 3ème oeil nous sauve (une fois de plus) avec un double temps kraut pour Veik puis Usé montrant tous deux l’étendue de ce son psychédélique allemand né dans les années 60/70. D’un côté, le trio caennais Veik et son mélange post-punk/kraut plus proche du courant Can et dark folk/electro allemand des années 80, c’est immersif et rentre parfaitement dans la nouvelle vague post-punk de ces dernières années dont le label Sacred Bones Records s’est fait une spécialité. Le synthé se déforme et s’étire en même temps que notre esprit, la voix tour à tour plaintive et incantatoire glisse sur les nappes synthétiques et l’envol de l’âme n’est pas très loin dans notre cas. De l’autre côté, le one man band d’Amiens venu nous présenter son nouvel album ‘’Selflic’’ nous ramène à nos cauchemars avec un son brut et indus, une voix lointaine en souffrance permanente et un synthé bien malmené- ce son d’orgue nous hante encore - et pour le coup nous rapproche plus des pérégrinations en cours de la scène no wave. La chanson ‘’Dans sa corde’’ reste encore aujourd’hui dans un coin de nos têtes, comme une malédiction qui peut frapper à tout moment.

 

Chauffer dans la Noirceur
 © Francis Bellamy / We Hate You Please Die

 

Petite pause au camping avant de jeter un coup d’oeil à Gomad & Monster qui est certainement le pont entre Skrillex et son précédent groupe emo From First to Last soit un quartette produisant une musique dégueu, débile et bouffonesque au dernier stade. C’est pas original, c’est à peu près le peu de choses qui reste du néo-métal de la deuxième moitié des années 2000 - celui qu’on voudrait oublier donc - mais c’est rigolo, ça fout le bordel comme il faut, et ça nous occupe vingt minutes. Sinon, bah rien à retenir chef !

Comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, la beauféthie continue de plus belle avec le ridicule combo The Rock and Roll Wrestling Bash mélangeant musique métal à la Rob Zombie - le talent et la richesse de l’univers en moins - et catch. Sur le papier, ça aurait pu être drôle et même si clairement on ne s’attendait pas à une éloge de l’intelligence, force est de constater qu’ils ont réussis à vraiment nous gonfler et rapidement. On commence tranquillement avec deux femmes, fesses vers la foule, mains sur le plateau batterie dont le seul intérêt est d’attendre cinq minutes sans bouger pour que le frontman leur ‘’claque le boule’’ donc non, déjà non et clairement non ! Et en plus...mais c’est lent bon sang ce que c’est lent. Dix minutes plus tard, à peine un catcheur sur place et un laïus de cinq minutes dont tout le monde se fout. Donc face à un ennui mortel pas rattrapé par une musique facile et bas de plafond et pris entre d’un côté une foule trop bourré pour le peu d’espace disponible et une sécurité qui se contente de méchamment pulvériser tout le monde, on sort de ce qui constitue un vieux relent des concerts qui étaient déjà cliché dans les années 70 (merci Eddy Lequertier) et qui au final, n’était pas du tout la petite blague beauf un petit peu rigolote de la soirée mais bien le cliché ultime de la lourdeur beauf à son paroxysme et comme le disait Dewey : ‘’Je ne m’attendais à rien et je suis quand même déçu’’.

 

Chauffer dans la Noirceur
© Mathieu Dutot / Scarlxrd

 

Du coup, merci mille fois Scarlxrd d’être venu mettre un beau boxon dans tout ça. Le petit prodige de la grime anglaise n’y est pas allé de main morte et bon sang ce que ça a fait du bien.  Un bazar monumental, un beat sur-saturé et trois fois trop lourd pour le corps humain, un flow éclair et un nuage de poussière gigantesque témoin de la pagaille en cours, le sol en a tremblé, nos T-shirts ont détrempés, le pogo ne s’est pas arrêté une seule seconde et tous ses hits y sont passés que ce soit l’explosif ‘’Heart Attack’’ ou l’incendiaire ‘’Hell is xn Earth’’ en passant par ‘’Blixing Point’’ ou encore le cauchemardesque ‘’King.Scar’’. Innarêtable, hurlant à s’en faire claquer la rate. On aurait voulu que ça dure toute la nuit. 

Qu’est ce qu’on fait après une heure de pogo du coup ? Ben on va s’en payer une bonne tranche au 3ème oeil avec l’inénarrable duo Cactus & Mammuth et leur ‘’électro/hip-hop/foufou/pouêt-pouêt/Martinique….de Normandie’’ où l’on débarque sur un merveilleux ‘’Po ! Lice! Nationale ! Police Nationale !’’. Bref plus d’une heure de mix aussi sain pour le cerveau que de boire de la javel avec au programme : une ambiance géniale, des fous rires à répétition, des danses plus qu’approximatives, comment vous dire à quel point c’était l’éclate. Juste parfait pour terminer un samedi haut en couleur et en pogo, à faire venir en festival, en concert, à vos anniversaires et vos bar-mitsvah.

 

Chauffer dans la Noirceur
 © Francis Bellamy / Scarlxrd

 

Bis repetita pour ce dernier jour de festival. Après avoir quitté la fournaise qu’était notre tente, on retourne finir notre nuit au frais sous le Chapi’toche. On en profitera ensuite pour revoir une seconde fois le Conservatoire de Hip-Hop de Sarcelles, faire un tour écouter La Main sur le Vinyle à la BEA et leur mix dub/reggae de belle facture, faire un crochet par le Wonder Cake soit les toilettes les plus classes tous festivals confondus tout en profitant des différentes animations musicales qui s’y déroulent sur son toit, sans oublier de passer par la plage assister au match de Bourkar, d’attraper sur le retour la session itinérante de capoiera tout en loupant honteusement l’atelier slam de Monsieur Mooch à la tente BEA.

Après la journée éprouvante du samedi, le but affiché était de la jouer tranquille pour cette dernière journée, trop d’ailleurs puisque nous avons - encore - loupé Jean Jean, le groupe le plus interstellaire de la scène ambient française. Un jour, nous les verrons.

 

Chauffer dans la Noirceur
© Andres Ibarra Ogaz / Donny Benet

 

Au moins, nous n’aurons pas loupé - et vu la dégaine c’était un peu difficile - le plus disco des australiens : Donny Benet, sorte de disco pop win tropicale aux accents funk des plus douteux directement tirés de mauvais films de kung fu des années 70 ou de films pornos tout en huile et poil de la même époque, au choix. Un artiste génial qu’on ne remercie d’ailleurs pas à cause de loops de voix entêtants...littéralement, et de  délires synthétiques hypnotisants pour vous donner un aperçu du klusterfuck mental que nous avons subi. Toujours au 3ème oeil qui reste clairement la meilleure scène du festival, nous ne voulions pas louper Strange O’Clock, groupe coutançais dont l’esprit vagabonde entre le blues cru de la Louisiane et les percussions africaines qui nous a régalé d’un voyage dépaysant.

 

Chauffer dans la Noirceur
 © Claire Drapier / Liniker E Os Caramelows

 

Direction Chapi’toche pour voir la grande prêtresse du rock français, Mme Catherine Ringer qui a pris un méchant coup de vieux. A l’exception de quelques titres cultissimes des Rita Mitsouko repris par la foule, c’est mou et pas super intéressant. L’attente était ailleurs. Elle était à la scène Mer pour l’incroyable concert de Liniker E Os Caramelows, groupe soul brésilien aux douces teintes de musiques traditionnelles latines emmené par la magnifique et charismatique Liniker, artiste trans à l’aura puissante. Un festival de joie autour d’une problématique beaucoup moins joyeuse de l’existence d’artistes telles que Liniker au Brésil et ailleurs, et des chansons sublimes et revendicatrices : ‘’Caeu’’, la déchirante ‘’Zero’’, la brutale ‘’Lava’’ et la plus massive de toutes ‘’Sem nome, mas com enredeço’’. Une heure rafraîchissante et galvanisante de la part d’un des groupes les plus prometteurs du moment.

 

Chauffer dans la Noirceur
© Mathieu Dutot / Strange O'Clock

 

Déception ensuite avec les Pussy Riot que nous attendions avec impatience. Musicalement sans originalité mais ce n’est pas le plus important, c’est bien le performing qui nous a déçus loin de ce à quoi le collectif nous avait habitué en terme de revendications, et de brutalité sans concessions dont ils savent pourtant faire preuve, même si la scénographie était en revanche, superbe. En résulte une performance bizarrement molle sans grande saveur, dommage. Nous tenions d’ailleurs à apporter tout notre soutien au collectif qui, nous l’apprenions le lendemain, a une nouvelle fois subi les foudres de la justice russe aveugle en condamnant quatre membres à la prison- Veronika Nikoulchina, Olga Kouratcheva, Olga Pakhtoussova et Piotr Versilov- après leur irruption sur la pelouse du stade lors de la finale, leur appel a été rejeté en ce début de semaine.

 

Chauffer dans la Noirceur
© Mathieu Dutot / Liniker E Os Caramelows

 

 

Le glas sonne enfin pour un des concerts que nous attendions le plus - si ce n’est le plus - Cocaine f***ing Piss avec la saxophoniste Mette Rasmussen. D’un côté, un groupe belge et queer de crust punk bien allumé, de l’autre une saxophoniste free jazz danoise extrêmement douée, et force est d’admettre, que le mariage fut heureux. Le concert démarre sur la désormais imparable ‘’Pinacolalove’’ tout en soubresauts et éructations hurlées de la chanteuse, directement saisie par le sax alto suraigu de Mette tout en improvisations saturées et direct, la fête commence. Ca enchaîne non-stop, ça hurle dans tous les sens et le pogo démarre quasi instantanément. Il se pourrait même que votre humble serviteur, un peu éméché, était tellement dans le truc qu’il aurait balancé deux godets pleins à ras-bord de bière, ses lunettes de soleil...et ses clés de bagnole,  ce qui fut une belle occasion de rencontrer les géniales bénévoles de l’accueil soit dit en passant et de provoquer un fou rire général devant la stupidité de la situation. La formation est donc folle, le concert était fou, la foule aussi et ce dernier feu d’artifice était juste parfait pour terminer un excellent week-end. Petit bémol : une apparition trop courte de Mette au final et un concert un brin court aussi (ou alors c’était nous qui voulions qu’il dure trois heures) mais sinon parfait ! Une énergie dingue, un groupe à la cool en atteste ce petit voyage de la chanteuse dans la foule demandant tranquillement aux gens si ça va. En bref, pour terminer ce concert de folie, autant citer quelqu’un qui a résumé les choses mieux que nous : ‘’Comme tous les belges, Cocaine Piss sont plus sympathiques, plus excessifs, plus beaux et plus intelligents que les français’’.

 

Chauffer dans la Noirceur
© Harold Leroy / Pussy Riot

 

C’est donc avec le cœur lourd, le vague à l’âme, les zygomatiques douloureux, la tête pleine d’une double pédale énervée cognant incessamment sur nos tempes que nous repartons de Chauffer avec la détermination d’y retourner. En France il devient malheureusement de plus en plus rare de  vivre des fests où l’on se sent si bien, des fests qui vous donnent envie de faire des fests. La programmation elle aussi est malheureusement trop exceptionnelle. A part quelques exemples par-ci par-là, la programmation de Chauffer a mis en exergue une année à nouveau moribonde en termes de programmations françaises, reflet du manque de subventions des structures, d’impératifs financiers de plus en plus intenables et de, forcément, une foule qui préfère d’abord l’ambiance à la découverte. 

C’est peut être con à dire, mais l’heure n’est pas encore à l’acceptation et à l’habitude et il est important de mettre en avant des jeunes artistes prêts à en découdre et des artistes de tous horizons mais aussi de tous genres, ainsi il est trop en rare en France de voir des artistes trans, queer et une exposition féminine aussi importante dans des styles musicaux divers représentant leur présence et leur talent total dans la musique contemporaine.  A l’exception de festivals plus underground tels que le Levitation, le This Is my Fest ou encore le Sonic City - même si on reste très loin de la programmation que peut avoir le Guess Who? -, les programmations plus générales françaises restent frileuses.

Ainsi un festival tel que Chauffer a toute son importance et son urgence dans le paysage et la situation actuelle et cela fait chaud au cœur de voir que cette année encore, la jauge a explosée. Un peu de pinaillage malgré tout avec toujours quelques problèmes organisationnels notamment au niveau de la nourriture le midi, les trois douches camping pour 15 000 festivaliers qui ne sont pas suffisantes et pas très très écologiques et les toilettes femmes sur site où l’attente est trop longue pour les potesses.

Et sinon, bah, à l’année prochaine ! Sans faute !

 

Chauffer dans la Noirceur
© Harold Leroy

 

Par infofestival le 14/08/2018

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